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Articles

Station Eleven, Emily St. John Mandel

Le quatrième livre de la Canadienne Emily St. John Mandel est publié en France par Rivages dans une magnifique traduction de Gérard de Chergé. C’est un roman post-apocalyptique bouleversant, aussi profond que divertissant.

Dans la scène d’ouverture de Station Eleven, Arthur Leander, un célèbre acteur hollywoodien interprétant Le Roi Lear dans un théâtre de Toronto s’effondre sur scène, foudroyé par une crise cardiaque. Puis quelques heures s’écouleront avant qu’une pandémie ne décime 99,99 % de la population mondiale. Le roman fait le récit de la vie des survivants, et en particulier de celle des membres de la Symphonie Itinérante. Vingt ans après la pandémie, ils sillonnent la région du lac Michigan pour donner des représentations des pièces de Shakespeare, dans un monde en lambeaux. La charge dramatique de l’incipit acquiert donc au regard de la suite du roman une valeur toute particulière : le fil d’une narration a été rompu avec l’irruption dramatique de la mort au milieu d’une his…
Articles récents

Sporting Club, Emmanuel Villin

Le beau premier roman d’un ancien journaliste français au Proche-Orient, publié par Asphalte, l’éditeur « des fictions de la ville et des marges »... 

Pour L'Empire, Bastien Vivès & Merwan

Je connaissais la bande dessinée de Bastien vivès, ce virtuose, mais pas celle du collègue avec qui il a réalisé la série Pour L’Empire, Merwan Chabane. En revanche, j’avais déjà pu admirer dans Pabloles talents de coloriste de Sandra Desmazières. Autant vous dire que graphiquement, ces trois tomes sont très réussis. 

Une escouade romaine à la conquête de terres inconnues
Pour L’Empire (éditions du Poisson Pilote) raconte l’histoire d’une escouade de l’Empire romain chargée par l’empereur d’aller conquérir de nouveaux mondes. Animée par une soif de combats et de gloire, elle pénètre donc petit à petit dans les terres inconnues. Dans le premier tome, L’Honneur, les hommes sont confrontés à l’inaction et à l’ennui, si bien que l’insubordination et le doute commencent à s’immiscer dans les rangs de l’escouade. Devant eux fuit un peuple d’« hommes sans honneur » (entendez qui n’attaquent pas frontalement la légion romaine, mais pratique plutôt une guerre d’embuscade). Dans le second tome, …

La Grande Villa, Laurence Vilaine

La Nantaise Laurence Vilaine a écrit La Grande Villa en 2015, lors de son deuxième passage à La Marelle qui organise à Marseille des résidences d’écrivain (en plus de ses activités d’action culturelle et d’édition). Je me souviens d’ailleurs de l’avoir rencontrée lors d’un Cabinet des lecteurs où elle avait été invitée par Peuple & Culture, lors de sa première résidence marseillaise. À la rentrée de septembre 2016 a donc paru aux éditions GaïaLa Grande Villa, dont le titre fait référence à la Villa des auteurs de La Marelle (à La Friche) où elle a séjourné.

La Grande Villa : le lieu de la consolation Ce texte, dont l’éditeur nous dit qu’il s’agit d’un roman, raconte la relation entre une femme et un lieu, ou plutôt leurs retrouvailles. Quand elle arrive, la narratrice vient de perdre son père. Les larmes, les pensées envahissantes, la mollesse du corps, l’impression de vacuité, l’écriture impossible... la Villa des auteurs l’aidera à y faire face en devenant un refuge. Dans cette …

La Dune, Matías Crowder

Dans La Dune (éditions La Dernière Goutte, 2016), l’écrivain Matías Crowder raconte une histoire nimbée de rêve et de surnaturel, mais il la situe dans un contexte historique précis : les années qui suivirent la Campagne du Désert (1879-1881) initiée par le gouvernement argentin pour s’approprier les terres des Indiens. L’ultime étape de cette guerre ayant été la tentative d’extermination de ces populations précolombiennes et l’installation des colons (les huincas, des anciens soldats reconvertis en paysans). Dans le roman, ces événements historiques sont racontés tour à tour par différents personnages : Benjamín Coto, le prêtre du village de Trenque Lauquen où se situe l’action ; Sabino, jeune indien déporté ; Nora, fille de huincas ; Abelardo Renzi, un berger cruel et stupide. 


Le roman débute donc en 1887 alors qu’une dune de sable avance inexorablement sur les terres des colons, dévastant tout sur son passage. Ces derniers interprètent le fléau comme un châtiment divin. La dune est…

Littoral, Bertrand Belin

C’est par l’écrivain Clément Bénech que j’ai découvert Bertrand Belin et son roman Littoral (POL, 2016). Il en avait parlé sur son compte Instagram lors de sa sortie. Alors l’autre jour, quand je suis tombée dessus à la librairie Le Failler, je l’ai acheté. Depuis, j’ai appris que Bertrand Belin avait écrit un autre roman, Requin, et qu’il était chanteur.

Trois pêcheurs sont dans un bateauLittoral est un texte assez court racontant l’histoire de trois pêcheurs : l’autre, en rouge ;le troisième homme et le plus jeune. Comme tous les matins, avant le lever du jour, ils partent en mer sur le bateau de l’autre, au large de la presqu’île où ils vivent. On comprend qu’un événement grave est arrivé, mais on apprendra que plus tard lequel. L’événement est dans tous les esprits. Il tourne en boucle dans la tête de chacun. Tour à tour, Bertrand Belin raconte les intériorités des personnages, nous donne à lire des flux de pensée. C’est fascinant, car la langue s’adapte complètement au flou, à la …

14 juillet, Éric Vuillard

Dans 14 juillet (Actes Sud, 2016), Éric Vuillard raconte la prise de la Bastille du point de vue de la foule, des innombrables anonymes qui s’emparèrent de la poudre qui s’y trouvait. Une plongée passionnante au cœur d’un des événements les plus importants de la Révolution.

Les silences de l’histoire14 juillet est un récit (et non un roman) débutant en avril 1789, alors qu’éclatent les premières émeutes et que tombent les premiers morts sous les balles des soldats défendant l’Ancien Régime. Il s’achève à la nuit tombée, le 14 juillet, quand la joie a gagné tout Paris. Éric Vuillard s’est appuyé sur des archives — témoignages, procès-verbaux, listes de noms, etc. — pour reconstituer les faits et retrouver la trace des individus rassemblés autour de la forteresse. Ce faisant, il interroge la fabrication de l’histoire, la notion d’anonymat, secoue les figures héroïques connues, imagine les parcours des oubliés des livres d’histoire, et comble les trous laissés par « le mutisme effrayant d…

Être ici est une splendeur, Marie Darrieussecq

À la lecture de ce récit de la vie de Paula Modersohn-Becker (éditions POL), on regrette de ne pas avoir vu l’exposition qui lui a été consacrée cette année au musée d’Art moderne de Paris. Marie Darrieussecq a en effet écrit ce texte alors qu’elle participait à son organisation. L’exposition finie, il reste ce livre, une magnifique introduction à l’œuvre de la peintre allemande.

Donner à voir et restituer une présenceÊtre ici est une splendeur est le titre emprunté par Marie Darrieussecq à Rainer Maria Rilke pour intituler ce très beau texte dont l’auteur a souhaité qu’il restitue à Paula M. Becker une présence:« J’ai écrit cette biographie (…) parce que que cette femme que je n’ai pas connue me manque. Parce que j’aurais voulu qu’elle vive. Je veux montrer ses tableaux. Dire sa vie. Je veux lui rendre d’être là, la splendeur. » Morte en 1907 à l’âge de 31 ans des suites de son premier accouchement, la peintre est peu connue en France. Injustice à laquelle Marie Darrieussecq a voulu r…

La Végétarienne, Han Kang

Avec ce roman paru 2015 aux éditions Le Serpent à plumes, l'écrivaine coréenne Han Kang nous livre un fascinant portrait de femme.

Un après-midi un peu couvert, Philippe Squarzoni

Je ne me souvenais plus de l’histoire d’Un après-midi un peu couvert de Philippe Squarzoni, alors je l’ai relue. La fin est vraiment bien, elle fait oublier le début qui l’est moins.Ça raconte l’histoire d’un jeune mec, parisien, qui va retrouver sur une île sa copine ornithologue. Donc il est venu lui rendre visite, mais pas de chance, elle a des réunions avec d’autres gars autorisés pour les oiseaux, et pas trop de temps pour lui. Pas grave, notre gars part vadrouiller à droite à gauche, à la rencontre des Indiens du coin. C’est la partie qui m’a le moins plu :les touristes y sont décrits comme des envahisseurs, les autochtones comme des taiseux vivant en vase clos, qui, suite à un fait divers particulièrement glauque, se regardent tous en chiens de faïence et ça rigole pas beaucoup dans les chaumières. Tous ces récits de malheurs et ces silences font écho chez notre gars, et on comprend petit à petit qu'il fait face, lui aussi, à une grosse contrariété. Mais tout seul il n'…

Les Corrections, Jonathan Franzen

Les Corrections (éditions de L'Olivier, 2002) a constitué pour moi une inoubliable expérience de lecture. Et pourtant je dois avouer que le début a été un peu difficile, car Jonathan Franzen fait démarrer son histoire dans l’atmosphère étouffante de la maison d’Al et Enid Lambert, à Saint Jude, une grosse bourgade du Midwest. Leurs trois enfants adultes — Gary, Chad et Denise — ont tous émigré sur la côte Est et l’ennui et l’angoisse pèsent sur la vie du vieux couple. Un début sans concessions donc, où l’on fait connaissance avec le style incroyablement dense de Jonathan Franzen. Mais j’ai persévéré dans ma lecture et j’ai bien fait. 


La comédie humaine américaine
Dans Les Corrections, Jonathan Franzen dresse le portrait d’une famille typique des États-Unis du début des années 2000, où les questions de l’argent et de la réussite sociale sont centrales, où la morale et le puritanisme à l’œuvre maintiennent des frontières générationnelles quasi infranchissables. Une fresque familiale,…

Madame 6

J'ai connu les éditions Le Berbolgru via la campagne Ulule qu'elles ont lancée pour l'édition de ce numéro 6 de Madame (paru en mai dernier). Le financement participatif est en effet devenu une manière sympathique pour les éditeurs de tisser des liens avec leur lectorat. Quand j'ai eu mon exemplaire de la revue entre les mains, j'ai été contente d'y avoir un tout petit peu contribué, indirectement. Un beau projet, puisqu'au début, Madame était un fanzine, mais qu'aujourd'hui, c'est devenu une revue de 200 pages, à laquelle ont participé 38 auteurs, et notamment le talentueux Brecht Evens (couverture). 


Du fanzine à la revue : un cabaret à feuilles ouvertes Le moins qu'on puisse dire, c'est que Madame 6 offre à ses lecteurs un contenu hétéroclite. Images et textes, couleur et noir et blanc, poésie, nouvelles, extrait de roman, cahiers de dessin, collages, photographie, photocopy art, bande dessinée... Certaines propositions dialoguent entre…

Super triste histoire d'amour, Gary Shteyngart

Une histoire d’amour dans un roman d’anticipationJ'ai adoré Super Triste histoire d'amour (éditions de L'Olivier/Points), si bien que sitôt fini, j'ai acheté l'autobiographie de Gary Shteyngart récemment parue en poche, pour retrouver le style plein d'humour et d'intelligence de l'auteur. Ce roman d'anticipation raconte l'histoire d'amour entre le vieillissant Lenny Abramov, fils d'immigrés russes juifs, « coordinateur de la prospective » aux Services post-humains de la Staatling-Wapachung Corporation (une entreprise new-yorkaise proposant l'immortalité à de très riches clients), et la belle et jeune Eunice Park, fille d'immigrés coréens catholiques, ayant abandonné ses études. Ils vont tomber amoureux et traverser de multiples épreuves. Le roman est composé en alternance de passages du journal de Lenny et de la correspondance d'Eunice. Procédé particulièrement efficace pour rendre compte du point de vue de chacun sur leur re…

L'atelier d'écriture À la recherche des passagers de la ville

Écrire sur le dynamitage du quartier du Panier en 1943Au théâtre de la Cité, on pouvait récemment assister à la restitution du travail de recherche et de création produit par les participants de l’atelier d’écriture « À la recherche des passagers de la ville ». Sous la houlette de Pierre Guéry (auteur et performeur) et de Jérôme Gallician (des Archives départementales), ces derniers ont enquêté sur les habitants du quartier du Panier, à Marseille, avant son dynamitage en janvier 1943 par les autorités françaises et l’armée allemande. Ce quartier populaire — qui accueillit successivement des générations d’immigrés — abritait environ 20 000 personnes qui furent déplacées à Fréjus, envoyées en prison, dans des hôpitaux psychiatriques et dans des camps de concentration (parmi elles de nombreux Juifs et réfugiés politiques en attente d’un visa pour l’Amérique).


Entre recherche documentaire et création poétiqueLes archives départementales ont gardé la trace de certains de ces destins individ…