Accéder au contenu principal

Station Eleven, Emily St. John Mandel

Station Eleven est un roman post-apocalyptique bouleversant, aussi profond que divertissant. Ce quatrième livre de la Canadienne Emily St. John Mandel est publié en France par Rivages dans une magnifique traduction de Gérard de Chergé.

Couverture du roman canadien Station Eleven d'Emily St. John Mandel

Après la pandémie

Dans la scène d’ouverture de Station Eleven, Arthur Leander, un célèbre acteur hollywoodien interprétant Le Roi Lear dans un théâtre de Toronto s’effondre sur scène, foudroyé par une crise cardiaque. Puis quelques heures s’écouleront avant qu’une pandémie ne décime 99,99 % de la population mondiale. Le roman fait le récit de la vie des survivants, et en particulier de celle des membres de la Symphonie Itinérante. Vingt ans après la pandémie, ils sillonnent la région du lac Michigan pour donner des représentations des pièces de Shakespeare, dans un monde en lambeaux. La charge dramatique de l’incipit acquiert donc au regard de la suite du roman une valeur toute particulière : le fil d’une narration a été rompu avec l’irruption dramatique de la mort au milieu d’une histoire en cours...

Survivre ne suffit pas

Dans ce nouveau monde dangereux et imprévisible, les hommes se sont réunis en colonies clairsemées, les distances sont devenues gigantesques, des sectes apocalyptiques ont vu le jour, et rares sont ceux qui n’ont pas tué pour survivre. Et puis chacun a appris à vivre avec ses fantômes, qui sont nombreux. Mais comme le rappelle la devise de la Symphonie Itinérante « Survivre ne suffit pas ». Les hommes ont besoin d’art : de beauté, d’émerveillement, d’allégories et de représentations. Ainsi, Station Eleven tire son nom du titre d’un comics, Dr Eleven, que l’un des personnages principaux, Kirsten, conserve précieusement, et qui comme l’œuvre de Shakespeare, sert de fil conducteur tout au long du roman, grâce à une fructueuse mise en abîme. Dans la bande dessinée venue de l’ancien monde, il est question d’hommes exilés sur une planète-station après que des envahisseurs aient avili tout le monde sur Terre. Son mystérieux auteur fait dire au Dr Eleven : « Je parcourus du regard mon domaine endommagé, essayant d’oublier la douceur de la vie sur la Terre. » L’analogie avec la situation vécue par Kirsten et ses compagnons suffit à expliquer son intérêt pour le comics. Quant à l’œuvre de Shakespeare, au-delà de son universalité, il est rappelé qu’elle fut écrite à une période où la mort faisait partie intégrante du paysage, puisque des épidémies de peste obligeaient régulièrement les théâtres à fermer au XVIe siècle.

De l'art d'exorciser nos peurs en littérature

Et si Emily St. John Mandel ne se prive pas d’émettre des critiques avisées sur les avilissements subis dans l’ancien monde (les « somnambules de haut niveau »), ce sont les regrets et le tragique de toutes les pertes subies qui prédominent : « Nous nous lamentions sur la nature impersonnelle du monde moderne, mais c’était un mensonge, lui semblait-il ; le monde n’avait jamais été impersonnel. Il avait toujours existé une infrastructure, à la fois massive et délicate, de gens qui travaillaient autour de nous, dans l’indifférence générale — et quand ces gens cessent d’aller travailler, le système tout entier se trouve paralysé. » Bien sûr, la dimension tragique de ce livre catastrophe est bouleversante, voire déchirante. Mais elle a aussi pour vertu de nous faire exorciser nos peurs. Et Station Eleven n’est pas un livre nihiliste. Si Emily St. John Mandel nous parle de notre finitude, elle aborde aussi d'autres caractéristiques de la condition humaine : notre capacité à nous consoler, à prendre soin les uns des autres, à prendre conscience de la fragilité de la vie et à agir en conséquence, à nous souvenir, à transmettre le passé et à trouver le courage de tout recommencer. Station Eleven est un livre sur la fin d’un monde, certes, mais aussi sur le début d’un autre, et à ce titre, il est chargé d’espoir.

Dialogue du passé et du présent

Un dernier mot sur la très belle construction de ce roman : des flashbacks font dialoguer en permanence le passé et le présent, l’ancien et le nouveau monde et mettent en exergue les liens, parfois invisibles, qui unissent les protagonistes de l’histoire. Et puis il y a dans ces pans de vie qui se dévoilent au fur et à mesure quelque chose de très vrai. Bref, vous l’aurez compris, Station Eleven se savoure de la première à la première page. Et bonne nouvelle : les droits pour son adaptation au cinéma ont déjà été vendus. L’aventure continue, donc. 

Commentaires